croix rouges 1 et 2

2014

Les œuvres Croix rouges, 2014 font parties des séries Sculptures-Vêtements réalisées à partir des années 2000. Ce sont des objets de transmission, de contact autour d’un lien avec une ou plusieurs personnes. Ces pièces sont comme des carapaces avec leurs mémoires de forme et de protection.
Sur des supports de vêtements que le corps médical portait pendant la guerre de 14–18, les dessins de points de couture sillonnent un territoire imaginaire qui rappelle les combats et crée la cartographie d’un corps blessé.
Le travail questionne par les traces de « coutures », les traumatismes et les blessures des combattants.
Ils sont présentés chacun dans une vitrine.

Blouse et tablier, toile de coton beige, fils de coton rouge, fils de métal, vitrines.
140x50 cm /2

Texte inédit de Sophie Braganti. Mai 2014
Écrivain, poète, critique d’art

POINT DE CROIX

En rang d’oignons 18 millions de croix. Croix de bois croix de fer rouges les croix. Garde à vous. Rompez. Les lignes bougent. Ici est le champ d’action. Champ des batailles. L’œuvre rouvre les plaies. Met à jour les cicatrices. Creuse. Cartographies absurdes. Absurdes territoires. Terres exhument ses fils à coudre. Galeries bouchées. Pas d’issu de secours. Entendez-vous les sirènes. Tous aux abris. Boucherie. Dans le vif. Trancher. Viande étalée fange hachis. Fumée. Tablier sang essuie-mains. Tablier bouclier contre les taches. Points de suture. Gicle le sang. Les veines en réseau tissent une toile. Planter l’aiguille. Artères bouchées. Ligatures. Araignée de la mémoire. On n’en vient pas à bout. Mare à boue. Bout de ficelle. Cheval sans selle. Viande de cheval. Rats. Morsures. Vermine. Gale. Teigne. Poux. En joue. Les cheveux. La barbe dure. Barbelés. Poil dru. Boue. Trou. Cru. Pleut.

Tous bouchers. Tous chirurgiens. On ouvre. On ferme. On arrache. On recoud. Peut-être juste on raccommode. L’acier à un cœur. Le cœur est d’acier.

La peau les plis. De se coucher sur la peur on se froisse. Nous marchons dans les traces de quelques dates. 14-18. Toute une histoire pour quelques lignes. Démarcations. Frontières chiffons. Des piquets. Des piqués. Pointillés de chair à canon. Se faire blouser. Ecrue la blouse. Ecru le tablier. Ceux qui soignent. Celles qui réparent. Au commencement tout était blanc dans le chaos. Leurs mains propres avec le rouge la terre.

Sophie Menuet ne fait pas de bruit dans le bruit des cris. La blouse et le tablier viennent de se réveiller. Ils s’étirent hors sol. Ils sortent du tiroir de la commode. Inspirer l’air de maintenant et d’ici. Pliage délicat. Les petites mains. Ils ne sentent ni la lavande, ni la naphtaline. Brancards à la chaîne. L’art le poste de secours.

Oreilles blasées sourdes au silence. Encore un peu de nœuds dans l’estomac. Encore un peu de nous suspendus à un fil de rompre. De se détacher. La toile épouse le corps de l’autre. Le geste un mouvement. La bouche que la boue avale. Lèche les plaies. Ecce homo. Mais avant a-t-on seulement vu le goût du sang.